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La folle histoire des assignats par Alain Grandjean

article paru sur le site « chomage-et-monnaie »

La monnaie est au cœur de la Révolution française, ce qu’on oublie parfois, et la folle histoire des assignats a laissé des traces profondes dans nos esprits, participant à la peur collective de la planche à billets. Il faut prendre conscience du caractère très particulier – et absolument pas généralisable à nos économies actuelles – de cette tragique histoire (la guillotine fut mise en branle aussi pour des raisons financières !) pour cesser d’avoir peur de la création monétaire.


1) Le contexte et le lancement des assignats

Le motif de la convocation des états généraux est d’ordre financier. Le roi est au bord de la faillite. La moitié du budget royal est consacré à servir des rentes et à éponger des dettes (1). Il lui faut de nouvelles ressources, impôts et emprunts. La révolution de 1789 ne suffit évidemment pas à résoudre le problème. Le 10 octobre 1789, Talleyrand propose à la toute nouvelle assemblée nationale ce qu’on appellerait aujourd’hui une nationalisation des biens de l’église, évalués à 2 à 3 milliards de livres de l’époque. Le 2 novembre l’Assemblée décide de mettre les biens du Clergé à la disposition de la Nation.
Une caisse des extraordinaires est créée et émet 400 millions de billets, divisés en coupures de 1000 livres et portant intérêt à 5 % : les assignats. Ils sont supposés être gagés sur la vente prévue de biens de nationaux, à désigner ultérieurement…Il sont convertibles en or et permettent d’acheter des biens nationaux. Ils n’ont pas (encore) cours forcé, ce ne sont donc pas de la monnaie, mais techniquement des obligations hypothécaires. A ce stade, indépendamment du jugement qu’on peut porter sur la « nationalisation », il s’agit d’une opération raisonnable au plan financier, qui pouvait réussir. Mais les choses n’en restèrent rapidement pas là.


2) Une émission de billets croissant plus qu’exponentiellement

Au printemps 1790, les 400 millions sont dépensés…. et une émission complémentaire de 400 millions est faite. Puis une autre, puis une autre. Progressivement les pièces métalliques ne circulent plus (elles sont thésaurisées en France ou à l’étranger) et les assignats circulent de plus en plus vite. La spéculation contre l’assignat (qui fait la fortune de certains) s’installe. Le système s’emballe : l’Etat doit émettre de plus en plus de billets pour faire face à ses besoins, accrus par les faibles rentrées fiscales et les exigences d’une économie de guerre (déclaration de guerre en 1792), mais aussi pour faire face à la demande de monnaie, nécessaire aux échanges.

Voici les émissions faites dans le temps, en millions (de livres, sachant que le franc est réintroduit en 1795, et selon les estimations de B.Daste). Pour situer les ordres de grandeur la masse monétaire métallique est estimée à l’époque à environ 2 milliards :

Date
Fin 89
Mars 90
Sept 90
Mai 91
Déc 91
1792
1793
1794 (1)
1795
1796
Montant émission
400
400
800
600
300
1000
3500
3000
20000
15000
Montant cumulé
400
800
1600
2200
2500
3500
7000
10000
30000
45000(2)

(1) Chute de Robespierre le 27 juillet
(2) Ce dernier chiffre semble bien établi (voir La légende du franc, de Georges Valence)


1796, c’est la fin des assignats, après une émission cumulée de 45 milliards. Une deuxième tentative d’émission monétaire (les mandats) est relancée et échoue début 1797… Une période de dépression économique s’installe alors du fait du manque de numéraire.


3) Les mesures prises pour soutenir l’assignat

Consciente des difficultés, l’assemblée prit une série de mesures, dont certaines radicales, pour soutenir l’assignat :
- confiscation complète des biens de l’église (1790)
- cours forcené de l’assignat, avec peine de prison (17 avril 1790)
- interdiction de l’exportation des métaux précieux (1791)
- fermeture de la bourse et fin de la publication des cours de change (1793)
- cours forcé avec peine de mort (1793)
- confiscation de l’or et de l’argent (novembre 1793)
- blocage des prix et salaires (loi du maximum général, septembre 1793)
- passage de l’assignat Livre à l’assignat Franc (1795)

Mais rien n’y fit.


4) La dépréciation irrésistible de l’assignat

On voit dans le tableau ci-dessus que, dès 1791, l’émission de billets est proche de la valeur estimée des biens en garantie… Instinctivement on en déduit que la valeur des assignats n’a pu que se déprécier par rapport à la monnaie métallique. Il semble que la dépréciation de l’assignat ait vraiment démarrée fin 1791, pour s’emballer irréversiblement. La valeur des assignats ne cessa de décroître comme le montre le tableau suivant (chiffres indicatifs, reconstitués à partir des différentes sources citées en bibliographie) accréditant dans les esprits l’idée qu’une émission monétaire est toujours inflationniste. On en redira deux mots dans quelques lignes.

Date : fin
1789
1790
1791
1792
1793
1794
1795
1796
Valeur en numéraire de 100 livres assignat
100
90
75
65
50
30
5
0

Cette dépréciation de l’assignat s’accompagna nécessairement d’une hausse des prix exprimés en livre assignat. Mais pas de celle des prix exprimés en monnaie métallique. En fait cette histoire est essentiellement illustrative de la célèbre « loi de Gresham » : la bonne monnaie chasse la mauvaise. Durant ces 7 années il y eut deux types de monnaie en circulation et l’assignat inspirant moins confiance que la monnaie métallique, celle-ci fut conservée pour des motifs de sécurité, de spéculation et sans doute aussi pour des raisons politiques (les adversaires de la révolution furent sans doute conscients des conséquences économiques de la fuite des capitaux qu’ils réalisaient).


5) Les leçons de l’histoire

La première leçon fut tirée en 1797 par l’abandon de ce type de monnaie, créée en quelque sorte impunément. Bonaparte redoubla de prudence quand il créa la banque de France en 1800 (qui ne devint l’institut d’émission avec monopole de fabrication de billets qu’en 1848) et créa le franc germinal qui fut un modèle historique de stabilité.

La deuxième leçon fut plus inconsciente. La peur de la « planche à billets » s’installa dans les esprits. L’association « création de monnaie-planche à billets-inflation » s’imprima durablement dans les esprits. Il n’est pourtant pas possible de plaquer cette histoire (ni ses cousines , celles de Law et de Weimar, et des hyper-inflations de la deuxième partie du XX° siècle en Amérique du Sud et en Europe de l’Est) sur le cas d’une économie moderne.

Les spécificités économiques de cette période peuvent être évoquées rapidement :
- l’assignat constituait de fait une deuxième monnaie et non une création de monnaie complémentaire, comme ce serait le cas aujourd’hui si la banque centrale créait de la monnaie,
- le budget de l’état était en crise (rentrées fiscales difficiles, augmentation des besoins),
- l’économie réelle était également en crise (avec notamment des besoins d’importation de céréales pour compenser les pénuries agricoles) et évidemment absolument incapable de réagir par une augmentation de l’offre à une augmentation de la demande,
- dès 1792, c’était en plus une économie de guerre,
- la fuite en avant spectaculaire (45 milliards créés alors que l’objectif initial était de 2 à 3 milliards) due au contexte révolutionnaire n’a aucun rapport avec ce que pourrait être une création monétaire maîtrisée rationnellement dans une économie structurée.

Il est donc plus qu’aventureux de généraliser ce qui se passa dans cette folle période et d’en déduire que toute création monétaire est inflationniste. Tout au plus peut-on en inférer l’hypothèse qu’en cas de circulation simultanée de deux monnaies, l’une suscitant la confiance du public et étant en outre reconnue hors des frontières, l’excès de création de la « moins bonne » conduit probablement à sa dépréciation…


Bibliographie

Crouzet François, « La grande inflation », Fayard, Paris 1993.
Daste Bernard, « La monnaie et son histoire », Editions d’organisation, 1976.
Valence Georges, « La légende du franc », Flammarion, 1996.

(1) Estimée à 4 à 5 milliards de livres par l’historien François Crouzet, et soumise à un taux d’intérêt moyen évalué à 7,5% par an.

La chute de Robespierre, le 27 juillet 1794 marque la fin de l’abandon de l’économie dirigée, des contraintes économiques et des pratiques de la Terreur. La Convention fait son "mea culpa" et libère les prix, les changes, la Bourse, les métaux. Mais elle relance l’inflation car l’État n’a plus d’autre ressource.

En avril 1795, on annonce la fabrication de 3,2 milliards d’assignats nouveaux. Le rythme des émissions passe en 1795 de 700 millions par mois à 3 milliards, puis, avec le Directoire, à 5. L’inflation monstrueuse qui s’ensuit désorganise complètement l’économie. Les conséquences sociales dramatiques – la disette et la mort par inanition – frappent la population salariée et les gens à revenus fixes. Mais, à cette époque, l’assignat reste accepté, à sa valeur nominale, pour le paiement des impôts et pour l’acquisition des domaines nationaux.

Le Directoire fixe le plafond des assignats en circulation à la somme de 30 milliards. Devant les difficultés qu’il rencontre à les faire accepter, il porte le montant à 40 milliards et annonce que les presses seront ensuite brisées ! La planche aux assignats est effectivement détruite le 30 pluviôse an IV (19 février 1796) devant une foule considérable.

Le Directoire, qui en reste cependant tributaire, tente de lancer un nom nouveau, le mandat, mais il échoue comme l’assignat. En février 1797, il ne vaut plus que 1% de sa valeur monétaire initiale. Le Directoire procède à sa démonétisation pour revenir à la monnaie métallique. Comme on ne dispose plus alors que de 300 millions de livres en métal, la déflation est très brutale. Le citoyen qui a fait confiance au papier a ainsi perdu dans la proportion de 3 000 pour 1. Toutefois la situation monétaire est à peu près assainie.

On peut donc dire des assignats qu'ils furent économiquement un échec. Jacques Bainville, écrivain et historien royaliste, explique ainsi dans son Histoire de France que la révolution française avait aggravé la crise financière par laquelle elle était née. Politiquement et socialement, les assignats permirent un massif et large transfert de propriété en un temps très réduit. Surtout, les assignats attachèrent au nouveau régime tous les acquéreurs de biens nationaux qui redouteront désormais le retour de la Monarchie.

© Billets-Club de Bois-Colombes